D’un Bandung à l’autre, du Sud au Nord, comment construire une rupture décoloniale ?

Conférence inaugurale de la Fondation Frantz Fanon au Bandung du Nord, le 4 mai 2018 à Saint-Denis. Par Mireille Fanon-Mendès France, Azzedine Badis et Norman Ajari. 

 

Bandoeng, une ville. Bandung, surtout une date : 1955. Dans cette ville, des peuples, jusque là ignorés et dépossédés de tout droit, considérés comme assujettis à la métropole, sous l’idée force du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, se rebellent contre le statu quo imposé par la violence de la domination coloniale des Etats occidentaux.

Pour en arriver là, il aura fallu la lutte d’indépendance du peuple chinois et la révolution de 1949. Il a fallu la lutte d’indépendance de l’Inde qui a débouché sur l’expulsion de l’empire colonial anglais, mais aussi la proclamation de l’indépendance du Vietnam en 1945, avec pour conséquence directe le début de la fin de la domination coloniale française. En 1948, l’insurrection contre la domination hollandaise et la conquête de l’indépendance de l’Indonésie. Et, entre 1947-52, la défaite de la domination coloniale directe ou par voie de «mandat» des Britanniques au Moyen-Orient (Égypte, Palestine…). Ajoutons la quête de modèles alternatifs s’illustrant entre autres, en 1952, par la révolution bolivienne et, en 1954, au Guatemala, par la révolution anti-impérialiste… Ces événements successifs ont eu, au niveau mondial, des conséquences politico-idéologiques sur l’ensemble des luttes de libération.

C’est dans cette conjoncture internationale favorable que la conférence afro-asiatique s’est réunie du 18 au 24 avril 1955 à Bandung. Sont exclus les Etats-Unis, l’URSS, les pays européens et Israël. Les pays dominés, dont l’action était articulée autour du rassemblement des pays pauvres, de la lutte contre le colonialisme et contre la ségrégation raciale, revendiquent leur appartenance à un tiers-monde neutraliste, à égale distance des Etats-Unis et de l’URSS. L’une des conséquences les plus tangibles a été la faillite du système de domination coloniale: Bandung a donné naissance à un pôle de regroupement et à une nouvelle force politique voulant inaugurer le passage vers une nouvelle organisation de la société internationale.

Dès 1961, à la suite du Bandung a été créé le mouvement des Non-alignés qui détiendra la majorité des voix à l’Assemblée Générale de l’ONU, mais uniquement à l’Assemblée Générale. Bandung, en contribuant au regroupement des peuples du tiers-monde et en donnant un appui inconditionnel aux luttes de libération des peuples, a changé le visage des relations internationales contemporaines. Ses effets se sont fait sentir sur le plan juridique en rejetant le droit international classique et en formulant de nouvelles règles telles le droit des peuples sur leurs ressources naturelles, le droit des peuples en tant que droit humain collectif, le droit de nationaliser, de contrôler les investissements: toutes ces aspirations n’ont jamais cessé d’être remises en question par l’offensive libérale et impériale.

 

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Aujourd’hui, en 2018, en quoi faire appel à l’Esprit de Bandung a-t-il encore un sens ? Parce que, comme le disait le président Sukarno: «le colonialisme n’est pas mort.»

Le premier Bandung, et le mouvement des Non-alignés qui s’en est suivi, s’est inscrit dans le modèle de l’Etat-Nation, des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il a aussi consacré le concept de développement et d’industrialisation planifiée. Il ne s’agit pas de faire ici une critique anachronique de la consécration de ces concepts par les leaders du tiers-monde, car la libération passe toujours par les conditions de départ de l’oppression. Aux droits de l’Homme Blanc, on a donc a opposé les droits de l’homme tout court. Aux Etats coloniaux, on a opposé les Etats souverains du tiers-monde. Très bien.

Mais le colonialisme ne se laisse pas mourir, et les empires s’adaptent. Le président Sukarno nous avertissait, le colonialisme est un ennemi habile et déterminé, il prend différentes formes et revêt des habits modernes, toujours renouvelés. Le colonialisme se présente toujours comme le nouvel esprit du progrès social, économique, politique. Lutter contre lui, c’est devoir en permanence avancer, dévoiler ses nouveaux visages, éviter ses pièges. La plupart des nouveaux Etats du tiers-monde ont suivi une trajectoire qui a expérimenté les limites du cadre premier qu’ils s’étaient tracé. Et les rêves d’union sont restés des rêves, malgré les belles ébauches. Et les promesses sont devenues creuses, comme un rappel à la réalité, cruelles. Et les grandes déclarations anti-impérialistes sont devenues des façades, tandis que les élites décidaient de jouer le jeu du nouvel ordre économique international que l’on a trop facilement nommé mondialisation. Et les peuples qu’ils représentaient ont pu commencer à douter. Face au marasme économique auquel la mondialisation condamnait leurs économies, certains, beaucoup, sont partis vers les anciennes métropoles.

Ont-ils trahi ? Allons-nous les trahir ? Non. Ce sont, pour beaucoup d’entre nous, nos pères, nos mères, nos frères, nos soeurs, nos cousins. Ils sont venus côtoyer les générations qui étaient déjà là, issues, comme eux, de la longue histoire de l’esclavagisme et du colonialisme. On n’insulte pas ses parents. Si les diasporas et les flux migratoires du Sud vers le Nord sont les effets du pillage du tiers-monde, des guerres impérialistes et de la dégénérescence politique des Etats issus de la décolonisation, ils sont aussi une première forme de réparation et une forme de subversion, à construire.

Les groupes d’extrême-droite qui montent à travers tout l’Occident ne s’y trompent pas. Pour eux, nous sommes la cinquième colonne du tiers-monde. Et si certains d’entre nous oublient ce lien, qui semble chaque jour se distendre avec nos pays d’origine, l’ordre racial impérialiste est là chaque jour pour nous le rappeler.

Les Etats du Nord ont fait de la politique migratoire un enjeu de leur survie et cette politique fait chaque jour de nouvelles victimes, au Sud avec la collaboration de nos gouvernements, au Nord avec celle d’une trop grande partie des sociétés civiles qui font encore comme si nous n’existions pas, si ce n’est dans leurs cauchemars.

Au nom de ces cauchemars, qui disent beaucoup de la structure réelle des rapports sociaux et qui deviennent des récits politiques rationnels, on tue ici et là bas. On bombarde les pays du Sud et on tue leurs enfants ici. On endigue une menace là-bas, on fiche et perquisitionne ici. On stigmatise des civilisations entières là-bas, quand on ne nie pas purement leur existence, et on le fait subir à leurs représentants, leurs échos, ici. On définit des normes pour le devenir politique du Sud et on veut diriger le Sud du Nord ici. Et tout cela, comme toujours, au nom de l’évidence, au nom du Progrès, au nom de la vérité du colonialisme.

Frantz Fanon invitait chaque génération à découvrir sa mission. Nous sommes une nouvelle génération. Nos prédécesseurs ont découvert la leur, dans une relative opacité. Que le nouveau Bandung qui s’ouvre aujourd’hui soit le point de départ de la découverte de notre mission, qu’il révèle nos défis, nos limites et nous donne les pistes pour nous permettre de la remplir. Et de ne pas la trahir.

 

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Depuis sa création, la Fondation Frantz Fanon oeuvre pour faire vivre, pour faire fructifier et surtout pour adapter l’esprit duquel naquit le tiers-mondisme à ces enjeux contemporains. C’est ainsi qu’elle lançait en 2007 un appel pour un Bandung des peuples sur la question de la Palestine. C’est encore dans cette fidélité que se tiendront ses troisièmes Rencontres, les 17 et 18 Novembre 2018, à l’Université Rutgers, dans le New Jersey. L’intitulé en sera : « Fanon, la décolonialité et l’esprit de Bandung ».

Nous nous voulons encore hantés par cet esprit. On pourrait le résumer en une phrase, celle qui ouvre le passionnant essai Les Nations obscures du politologue indien Vijay Prashad : « Le tiers-monde n’était pas un lieu. C’était un projet. » Faire de l’index de la vérité politique un projet et non plus un territoire, c’est-à-dire un cadre de frontières, cela n’est pas aussi anodin qu’il n’y paraît. C’était tourner le dos à l’eurocentrisme, et donc au racisme, que de fonder une géopolitique sur un projet. C’était une ouverture en direction d’une géopolitique de la connaissance. Jusqu’alors, et tout au long de la modernité, l’Europe avait fondé son privilège colonial et racial sur la territorialité : les terres européennes étaient celles qui n’étaient pas colonisables. Et toutes les autres, la quasi totalité des terres émergées, étaient offertes à sa prise. L’esprit de Bandung consistait à prendre ce privilège à la gorge. Que meurent ces souverainetés impériales et la démesure de leurs volontés de pouvoir. Désormais, ce qui importera tiendra aux manières d’exister offertes à l’humain.

Quelles façons de vivre nous sont-elles proposées ? Quelles interprétations de la notion de justice nous sont-elles offertes ? Quelle place alloue-t-on à l’expression de la foi ? Toutes ces questions politiques fondamentales rejaillirent à Bandung, après avoir été enterrées par le colonialisme, pour lequel il allait de soi que le Blanc devait faire figure de modèle en tout. Mais elles ne sont toujours pas résolues. Nous ne sommes pas encore sûrs de savoir ce qu’il faut entendre par le mot « justice », pour la simple raison qu’elle n’est pas encore de ce monde.

L’ambition suivante, exprimée par Fanon dans la dernière page des Damnés de la terre, attend encore sa réalisation : « Il s’agit pour le tiers-monde de recommencer une histoire de l’homme qui tienne compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe mais aussi des crimes de l’Europe dont le plus odieux aura été, au sein de l’homme, l’écartèlement pathologique de ses fonctions et l’émiettement de son unité, dans le cadre d’une collectivité, la brisure, la stratification, les tensions sanglantes alimentées par des classes, enfin, à l’échelle immense de l’humanité, les haines raciales, l’esclavage, l’exploitation et surtout le génocide exsangue que constitue la mise à l’écart d’un milliard et demi d’hommes.»

Que ce Bandung du Nord soit une injection de sang neuf dans les veines de ce recommencement. La Fondation Frantz Fanon entend toujours prendre part à cette vie de l’esprit décolonial. Elle continuera à faire vivre l’idéal qui l’a toujours guidée : celui de diasporas solidaires de leurs continents d’origine, engagées sans réserve en faveur d’une vision décoloniale de la justice globale.

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