Niger : La médaille de sortie du président

A quelques jours de son départ de la présidence du Niger, le président Issoufou vient de décrocher le prestigieux Prix Mo Ibrahim ; devenant ainsi le sixième membre du très select cercle d’anciens chefs d’États récipiendaires de ce prix en jachère depuis 2017. Le prix Mo Ibrahim, du nom du célèbre philanthrope anglo-soudanais qui a fait fortune dans le secteur des télécommunications, a été créé pour récompenser « un leadership d’exception » et encourager « une nouvelle génération à s’engager dans ce défi crucial ». La fondation Mo Ibrahim, qui a décidé de l’attribuer exclusivement à des chefs d’États et de gouvernement, a également mis en place un indice d’évaluation de la gouvernance en Afrique, basé sur 95 indicateurs portant sur quatre (4) grands domaines d’intérêt : (i) sécurité et état de droit ; (ii) participation et droits de l’homme ; (iii) développement économique durable ; et (iv) développement humain.

Selon le communiqué de presse de la fondation, publié ce 8 mars à Londres et à Dakar, le président Issoufou a été récompensé pour avoir « fait preuve d’un leadership exceptionnel et de respect pour la démocratie face à un cumul de défis sans précédent ». Le communiqué de presse note également que le comité du Prix, qui est présidé par M. Festus Mogae, ancien Chef d’État du Bostwana, a porté son choix sur le président Issoufou en estimant que ce dernier « a conforté la croissance économique au bénéfice de ses concitoyens, fait preuve d’un engagement indéfectible en faveur de la stabilité régionale et défendu sans relâche le respect de la règle constitutionnelle et démocratique ». L’ancien président Botswanais, qui ne connait certainement pas le Niger, a déclaré également que le président Issoufou « a tenu ses engagements auprès du peuple nigérien et leur a ouvert la voie d’un avenir meilleur », précisant que « le nombre de Nigériens vivant sous le seuil de pauvreté est tombé à 40 %, contre 48 % il y a dix ans ».

Après l’annonce de cette consécration, nombre de citoyens nigériens, qui redoutent aujourd’hui des nouvelles violences post-électorales, après celles qui ont marqué la proclamation des résultats provisoires du second tour de l’élection présidentielle, ont réalisé combien le fossé est grand entre ce qu’ils pensent eux de la gestion de leur pays par le président Issoufou, et ce qu’en pensent certains acteurs internationaux ; car, comme le dit ce jeune étudiant avec lequel nous avons échangé sur le sujet, l’attribution de ce prix à un chef d’État encore en fonction, dont le pays, miné par une corruption endémique, est régulièrement classé, depuis dix (10) ans, au dernier rang de l’indice du développement humain, est la preuve que les gémissements du petit peuple n’ont pas retenti dans la salle de délibération. La fondation Mo Ibrahim, prenant le contrepied du PNUD, affirme que le Niger a progressé non seulement dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la protection sociale et de l’environnement, mais aussi dans celui du renforcement des opportunités socio-économiques pour les femmes.

Au cours des dix (10) dernières années, il est pourtant de notoriété publique que le président Issoufou n’a tenu aucun des engagements chiffrés qu’il a pris lors de son discours d’accession au pouvoir en avril 2011. Les données tirées des documents budgétaires de l’État sont éloquentes à plus d’un titre : entre 2011 et 2020, malgré la hausse remarquable des ressources du budget général de l’État, qui sont passées de 1 006,65 milliards FCFA en 2011 à 2 514,40 milliards FCFA en 2020, le secteur de la santé, qui devrait recevoir au moins 10% des ressources du budget, n’a jamais reçu plus de 6% sur toute la période ; et celui de l’éducation, qui devrait recevoir au moins 25% des ressources du budget de l’État, n’a jamais franchi la barre de 17% (la part du secteur dans la loi de finances pour l’exercice 2021 n’atteint pas 13%). La situation dans ce dernier secteur est particulièrement préoccupante, ainsi que le soulignent les chiffres du bureau de l’UNICEF au Niger : 1 sur 2 enfants âgés de 7 à 16 ans ne sont pas scolarisés, moins de 6 sur 10 élèves de l’enseignement primaire accèdent au secondaire, et seulement 2 sur 10 élèves achèvent le cycle secondaire.

Sur la base de ces seuls chiffres, il est permis d’affirmer que le bilan social des dix (10) années de présidence de Issoufou Mahamadou est loin d’être reluisant ; et ce, sans même évoquer les statistiques macabres de l’insécurité alimentaire qui affecte, chaque année, près de deux millions de personnes. Le bilan de l’heureux récipiendaire du prix Mo Ibrahim n’est pas seulement médiocre en matière sociale ; il l’est également en matière de respect des droits et libertés, quotidiennement bafoués. La situation dans ce domaine reste marquée par des violations massives droits humains : déplacement forcé des populations, exécutions sommaires et tortures perpétrées par des éléments des forces régulières, interdictions régulières et répression de manifestations de la société civile, arrestations arbitraires d’opposants et acteurs de la société civile, restriction de la liberté de circulation des personnes, destruction des moyens d’existence des populations, etc.

Ces dernières années, le régime du président Issoufou s’est illustré également par l’adoption de textes de loi susceptibles de porter atteinte à l’exercice de la liberté d’expression et d’opinion : c’est le cas de la loi N°2019-33 du 03 juillet 2019 portant répression de la cybercriminalité au Niger, qui a été utilisée déjà pour emprisonner plusieurs personnes coupables d’avoir exprimé des opinions critiques; et c’est le cas également de la loi sur l’interception des communications électroniques adoptée en mai 2020, qui ouvre la voie à des intrusions dans la vie privée des personnes et à une surveillance étroite des communications des opposants et acteurs de la société civile.

En avril prochain, si rien ne vient d’ailleurs contrarier son plan de transmission du pouvoir pacifique du pouvoir, le président Issoufou laissera à son successeur un pays profondément divisé et en proie à l’insécurité ; et contrairement à ce qu’affirme l’éminent président du Comité du Prix Mo Ibrahim, qui pronostique pour le Niger un avenir meilleur, les observateurs avisés de la scène politique sont conscients que la crise post-électorale en cours pourrait ouvrir la voie à une véritable tragédie dans le pays. L’heureux récipiendaire est, sans doute, lui-même conscient de la gravité de la situation actuelle ; et il sait aussi que cette médaille de sortie, tout comme toutes celles qu’il a amassées au cours de ses dix (10) ans de pouvoir, ne fera que conforter chez nombre de Nigériens l’image d’un président acquis aux intérêts étrangers et salué comme tel par ce qu’on appelle communément la communauté internationale.


Moussa Tchangari

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