Porto Alegre, Brésil, le 26-29 mars 2026.
9ème CONFÉRENCE Antiracisme, féminisme et droits civils dans la lutte contre le fascisme
Fondation Frantz Fanon
Mireille Fanon Mendes France
Que dit la succession d’évènements graves qui ne cessent de fracasser l’équilibre des relations internationales et surtout de déstructurer l’ensemble des normes impératives du droit international depuis ces derniers mois? A commencer par le kidnapping illégal du Président Maduro et l’enlèvement de la députée, Cilia Flores, la mise en place par le gouvernement Trump d’une politique d’Etat contre les migrants relevant d’une déclaration de guerre contre les damnés, la décision des Etats Unis de gérer, après l’échec de la force militaire kenyane, la crise sécuritaire en Haïti d’une part, en envoyant trois navires USS Stockdale (DDG 106), USCGC Stone (WMSL 758) et USCGC Diligence (WMEC 616) (https://lelouverture.com/haiti-des-navires-americains-arrivent-a-port-au-prince-pour-renforcer-la-securite-et-la-stabilite/) face à Port-au-Prince et d’autre part, après la désignation du Premier Ministre, en attribuant le règlement de cette crise à la firme transnationale Evergreen Trading System Limited (https://evergreentradingsystems.com/), ce qui met l’Etat haïtien sous tutelle et dans l’obligation de payer la somme de 542 millions de dollars dans dix ans, peu importe que la crise socio-économique et politique que traverse Haïti soit le résultat de politiques imposées de l’extérieur, entre autres par la dette illégale imposée par l’ancien colonisateur français; Cuba quant à elle est déclarée « menace inhabituelle extraordinaire et directe pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis », (https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2026/01/addressing-threats-to-the-united-states-by-the-government-of-cuba/) et de fait se trouve sous blocus total et tout pays qui, par solidarité, lui viendrait en aide sera soumis à la vindicte du locataire de la Maison Blanche, un conseil de la paix prétend prendre la main sur l’ONU avec un prix d’entrée de 1 milliard, ce même locataire fanfaronne sur la reprise “officielle” de la Doctrine Monroe contre les pays de l’Amérique du sud; il mène de facto une guerre déclarée contre le droit à l’autodétermination et à la souveraineté politique (article 1-1, Charte des Nations Unies), en un mot contre la non-agression et les relations internationales amicales (article 1-2 et 1-3, Charte des Nations Unies), contre son propre peuple et contre les peuples. Et pendant ce temps-là la Palestine reste sous les bombes, victime d’un génocide et d’un ethnocide sans fin avec son territoire toujours plus englouti par les colonies illégales. Il ne faut pas oublier l’agression que subit depuis un mois la République islamique d’Iran qui n’a jamais eu le doigt sur le bouton des missiles nucléaires pas plus qu’elle n’a, en premier, agressé les Etats-Unis ou l’Etat d’Israël.
Cette accélération vers un monde incertain et particulièrement depuis le 7 octobre 2023 trouve sa justification dans les éléments de langage proférés par Marco Rubio à Munich «(…) Nous sommes liés les uns aux autres par les liens les plus profonds qui puissent unir des nations, forgés par des siècles d’histoire commune, de foi chrétienne, de culture, de patrimoine, de langue, d’ascendance et par les sacrifices consentis par nos ancêtres pour la civilisation commune dont nous sommes les héritiers » (ww.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/02/secretary-of-state-marco-rubio-at-the-munich-security-conference).
Éléments repris par les défenseurs de la tech biberonnés à l’idéologie portée par l’apartheid en l’Afrique du sud, entre autres purification de la race, homogénéisation et hiérarchisation.
Quels désastres humains à venir avec un racisme institutionnel n’avançant plus à visage masqué mais la tête haute et plus que jamais nécessaire à un projet autoritaire exigeant le profit pour une élite et l’imposition de la colonialité du pouvoir sur les Non Êtres portée à de bien plus hauts niveaux qu’elle n’est actuellement. Il va falloir passer d’une démocratie -même s’il y aurait beaucoup à dire sur ce modèle hanté par le profit, la corruption et le pouvoir- où les mouvements sociaux pouvaient donner sens et corps à des revendications portant sur les Droits Economiques Sociaux et Culturels à un corps social hyper hiérarchisé défendant les valeurs portées par la white supremacy; la question des réparations politiques et collectives sera encore plus inopportune; elles pourront éventuellement, bénéficier de quelque visibilité pour peu qu’elles se limitent à des aspects mémoriels et psychologisants.
Tout cela au nom de la loi et de l’ordre pour aller vers un futur où seules les élites pourront respirer. Pour les tenants du technofascisme, c’est à ce prix que l’humanité, enfin une partie, pourra atteindre le futur, le transhumanisme où l’homme sera alors libéré de ses chaînes et cela seulement pour les élus. Pour les autres n’est-ce-pas à la fois le retour à la doctrine de la plantation qui les attend et celle de la guerre sans fin contre les peuples résistants ? La doctrine des découvertes, elle, sera remplacée par celle de l’accaparement des terres rares et des ressources naturelles au nom du futur de la white supremacy autoritaire et violente défendu par le droit des plus riches et des plus forts. Que deviendront les corps noirs et les autres racisés dans un tel projet ?
Si les corps noirs portaient atteinte à la domination eurocentrée blanche et étaient dépourvus de tous droits, et depuis les abolitions juste tolérés, actuellement les corps des damnés racisés, pour peu qu’ils démontrent une volonté d’entraver la mission des entreprises transnationales, seront vécus comme portant atteinte aux droits et aux libertés fondamentales des entreprises de la tech et des transnationales, qui, par le pouvoir de l’idéologie fasciste, se trouvent soudainement dotées d’humanité pendant que certains corps, et particulièrement ceux des racisés et des damnés, redeviennent des marchandises et perdent tous droits. On est loin du fascisme ayant émergé dans les années 30.
Ce qui est sûr c’est que de la mise en esclavage au technofascisme la question noire va encore être la variable d’ajustement structurel de ce nouveau futur à nos portes. Dès lors il serait essentiel que les mouvements sociaux n’oublient pas que combattre le capitalisme oblige à combattre le racisme institutionnel. Il n’y a pas de racisme sans capitalisme comme il n’y a pas de capitalisme sans racisme. Cette alliance consubstantielle entre racisme et capitalisme est trop souvent oubliée dans nos mouvements ce qui a laissé les corps noirs absents et invisibles. Au Brésil où 54% de la population est afrodescendante et indigène, il aura fallu attendre des années pour que leurs voix commencent à être entendues et acceptées. Et dans nos propres mouvements, même s’il y a des changements, la partie n’est pas gagnée ; à l’ouverture de cette première conférence sur le fascisme tous les panelistes étaient blancs. Et c’est bien trop souvent encore le cas. Résister, inventer, lutter, se déclarer solidaires sont des formes de combat qui doivent rompre avec le modèle colonial intériorisé qui a maintenu trop longtemps les racisés de côté.
Si cette idéologie précise que les transformations à venir ne visent qu’à améliorer le futur, il faut s’interroger sur cette vision du futur qui serait si désirable qu’il faudrait l’adopter au plus vite au risque de perdre le droit d’accéder à un futur où ne survivront à la lumière que ceux qui SONT ; pour tous les autres, réduits à ce qu’ils FONT, il leur sera assigné l’ombre et l’obscurité, est-ce le retour à la cale des bateaux ayant transporté nos ancêtres ?
L’appréhension décoloniale de ce que signifie Non-Être n’aura jamais été aussi pertinente. Et c’est ce qui se préfigure avec le génocide et l’ethnocide du peuple palestinien visant à l’émergence d’un nouveau Moyen Orient à coup d’un Conseil de la paix violant toutes les normes de régulation des relations internationales et d’une reconstruction de Gaza style Mar-a-lago pour un Etat s’étant auto-proclamé start-up-nation.
Dans ce nouvel ordre mondial, la loi et l’ordre est renforcée par l’établissement d’une justice privée rendue par les tribunaux d’arbitrage internationaux permettant aux multinationales d’attaquer des Etats lorsque des politiques publiques vont à l’encontre de leurs intérêts. Cette justice a été pensée et mise en place afin de garantir, aux transnationales, l’exploitation des ressources naturelles des pays nouvellement décolonisés (https://youtu.be/9nMuK_U0uvA?is=91uR86ORul7nKzhf).
Le droit de blocage des transnationales prédatrices sur les politiques publiques des Etats n’a-t-elle pas favorisé la collusion entre certaines d’entre elles qui ont des budgets bien supérieurs à ceux de nombreux d’Etats avec celles de la tech en faveur d’une approche hégémonique impérialiste, raciste et fasciste ?
Toutes ces questions auxquelles nous faisons face obligent à mettre en place des processus de radicalité permettant de s’extirper de ce qui a bétonnisé la Modernité eurocentrée portant l’idéal de l’Homme libéral blanc. Comment penser la mutation d’une société illibérale, capitaliste s’assumant raciste et fasciste ? Est-ce possible d’organiser les résistances en politisant des objectifs communs dans des luttes visant à l’autonomie et à l’émancipation des communautés opprimées comme le préconisait Huey P. Newton lorsqu’il évoquait l’intercommunalisme pour mieux lutter contre l’impérialisme nord-américain ayant « transformé toutes les autres nations en communautés opprimées » (H.P Newton ; To die for the people, 1972) ?
Concrètement, aujourd’hui nous devrions décider de porter nos engagements, nos résistances, nos rébellions contre le technofascisme entre autres, en soutien à Haïti pour que nous soyons l’écho de la voix de son peuple exigeant d’une part, la fin de la main mise étrangère qui décide de ses présidents et détruit et son autodétermination et sa souveraineté et d’autre part, la restitution de la dette illégale imposée par la France ; nous devrions être aux côtés de la Palestine, dans une campagne mondiale pour exiger l’arrêt total et sans condition du génocide en Palestine avec l’application des résolutions de l’ONU et exiger que la CPI juge les génocidaires et les criminels de guerre ; nous devrions exiger que soit mis fin à une opération militaire coloniale et illégale en République islamiste d’Iran et en République libanaise, entre autres en luttant pour la libération de ces « communautés opprimées » par un système meurtrier impérialiste. Cela doit, parmi les damnés, devenir comme le précise Frantz Fanon « une attitude de l’esprit et un mode de vie, une lutte poursuivie avec amour, en faisant preuve d’une attitude positive, sans laisser de côté sa rage. L’amour et la rage étant l’expression du «Oui» et du «Non» première expression d’une attitude décoloniale. C’est un enjeu de taille, mais c’est à ce prix que pourra éventuellement se construire un rapport de forces visant à inverser les volontés d’un pouvoir encore plus hégémonique et encore plus mortifère.
