Les prisonniers politiques chiliens

Lorsque j’ai assisté pour la première fois au procès des Mapuche en 2010 au tribunal de Canete, Stebastian Pinera était président ; nous savions qu’il n’y avait rien à attendre de lui, même s’il avait assuré, lors d’une conférence à Sciences Po en 2010, qu’il avait « (…) un engagement personnel à arrêter toutes les discriminations dans son pays. Y compris les discriminations dont sont victimes les Mapuche ».

Lorsque j’y suis revenue, en 2014, toujours en tant qu’observatrice pour assister, à Angol, au procès en appel de Daniel Melinao accusé d’avoir participé à l’assassinat, en 2012, d’un sergent des Carabiniers, la présidente était Michele Bachelet; cette dernière a maintenu la loi antiterroriste 18-314 et malgré cela a été nommée par ses pairs Haut-Commissaire au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ce point ne doit pas être ignoré, il démontre comment le système capitaliste, colonial, raciste et libéral, se vautre dans l’ignominie et se joue du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la dignité de tous ceux qu’il considère comme des Non Êtres. C’est là un bel exemple de la colonialité du pouvoir qui s’auto-perpétue en nommant à des postes à haute responsabilité des personnes avec du sang sur les mains.

Lorsque j’ai rencontré en 2024, Mauricio Hernandez Norambuena connu en tant que Commandante Ramiro et Marcelo Villarroel à la prison de Santiago, Gabriel Boric était président. Celui-ci, pas plus que ses prédécesseurs, n’a abrogé la réglementation antiterroriste promulguée à l’origine par la dictature militaire pour persécuter l’opposition politique et très justement questionnée par des organisations indépendantes des Droits Humains ; il a, au contraire, fait voter d’autres lois répressives : loi contre les armes, loi sur la sécurité intérieure de l’Etat, une autre loi anti-terroriste, loi 321 réglant la liberté conditionnelle. Ces lois vont toujours à l’encontre des normes légales d’un procès équitable, criminalisant les revendications sociales légitimes, celles concernant la restitution des droits et des territoires ancestraux accaparés au nom d’une idéologie du développement qui ne développe que l’extrême pauvreté et un nombre toujours plus élevé de Sans-droit.

Ces présidents ont privilégié les relations avec les institutions financières internationales, avec les latifundistes, avec des transnationales, ont participé au pillage des ressources naturelles, le tout au détriment d’une solidarité entre les peuples et au détriment du peuple chilien dont les peuples indigènes. Soyons sûrs, au vu des références qu’il revendique, que José Antonio Cast ne fera que renforcer cet arsenal de lois et qu’il continuera à œuvrer pour la mise en coupe réglée des territoires Mapuche, quitte à commettre un ethnocide. Ne revendique-t-il pas un « make Chili great again » ? On voit à quel mentor il se réfère.

Il est alors à redouter une augmentation exponentielle du nombre de prisonniers, surtout dans un contexte où la criminalisation et la répression systématiques sur l’ensemble du territoire des mouvements de résistance mapuche mais aussi du mouvement social sont la seule réponse que peut donner un Etat flirtant avec le fascisme. Bientôt, aucune manifestation ne sera possible ; la résistance sera muselée avec pour conséquence un nombre de plus en plus important de prisonniers politiques alors que le contexte actuel exige de s’inscrire dans des combats et des postures politiques visant à l’émancipation des peuples et à rompre avec la doctrine Monroe qui sévit toujours en Amérique du sud et dans les Caraïbes et qui, selon le président des Etats Unis, doit revenir de plus belle.

Mais ce contexte ne touche pas seulement quelques pays ou Etats ; en Europe, nous ne sommes pas en reste, nos peuples, nos résistances au capitalisme raciste et illibéral, nos solidarités politiques et décoloniales ont devant elles ce rendez-vous avec nos Etats ne supportant plus la contestation contre leur modèle porteur d’inhumanité et d’indignité, n’admettant plus la lutte directe pour dénoncer un système prédateur, voleur, menteur et criminel. Avec en point d’orgue la fabrique de l’ennemi de l’extérieur et de l’intérieur.  Ils n’admettent plus l’expression de la solidarité internationale avec les peuples en lutte qu’ils soient palestinien, vénézuélien, cubain et combien d’autres encore revendiquant leur droit à l’autodétermination, à la souveraineté politique et dénonçant l’ingérence étrangère. Tous les peuples font face à l’intensification de la colonialité du pouvoir et de la colonialité de la connaissance, notamment avec la résurgence du fascisme et de son imbrication avec le racisme institutionnel, l’impérialisme, leurs discours sur la supériorité occidentale, sans oublier la persécution des migrants. Unes des formes les plus visibles de la domination aujourd’hui est la criminalisation de la dissidence.

Chacun de nous est potentiellement un futur prisonnier politique, certains d’entre vous l’ont été. Nous sommes de futurs prisonniers politiques parce que nous dénonçons, sans relâche, le colonialisme, la colonialité du pouvoir et un modèle capitaliste prédateur et mortifère.

Dans son engagement contre la dictature chilienne, le Commandante Ramiro dénonçait les dysfonctionnements d’un système ancré dans une dictature militaire qui considérait chaque Chilien comme un ennemi. Il a été jugé, a purgé sa peine, on peut dès lors s’interroger sur ce qui se joue lorsque la justice chilienne refuse de le libérer alors qu’il devrait l’être, a tenté de négocier avec l’Etat brésilien pour que les 17 ans de détention passés au Brésil ne soit pas prise en compte. La Cour interaméricaine, en janvier 2026, a reconnu la responsabilité internationale de l’Etat brésilien pour des conditions de détention inhumaines et dégradantes, entre autres un isolement prolongé relevant de la torture auxquelles a été confronté le Commandante Ramiro. Par ailleurs, ses conditions de santé ne s’améliorent pas ; c’est d’ailleurs aussi le cas d’un prisonnier politique aux Etats Unis, vous devez le connaître, il s’agit de Mumia Abu Jamal ; injustement condamné à vie pour un meurtre qu’il n’a pas commis et qui est emprisonné depuis 1982 ((https://fondation-frantzfanon.com/mumia-abu-jamal-political-prisoner-is-in-danger/) ;  dans la plupart des cas, les soins médicaux spécifiques ne sont jamais garantis, et plus encore lorsqu’il s’agit de prisonniers politiques,  à moins que les soutiens ne se mobilisent afin que leurs droits à un traitement humain et à leur dignité soient respectés. 

Lorsque l’on maintient une personne en prison alors qu’elle devrait être libérée ou qu’aucune charge probante ne peut valoir de preuve pour la maintenir en prison alors l’impartialité du système judiciaire -principe fondamental à la base de tout système juridique- doit être interrogée puisqu’elle devrait être une garantie de l’égalité des citoyens devant la loi.

Autre question appelant la réflexion des mouvements sociaux et des soutiens des prisonniers, elle concerne le besoin de nombre d’Etats de se venger dans le cas des prisonniers politiques qui s’exprime par le développement d’une forme de violence punitive dépassant le cadre strictement légal et les principes justifiant la rationalité des peines. Ces dysfonctionnements, portés par le besoin d’une pulsion punitive propre au système de répression des Etats capitalistes, libéraux et racistes qui se déclarent « démocrates », débordent la rationalité juridique et interrogent l’irraison de la mise en place du châtiment en lieu et place d’une justice juste.

Le Commandante Ramiro, Marcelo Villarroel et Hector Llaitul, rencontré à la prison de Conception, Werkende la Coordinadora Arauco Malleco (CAM), condamné à 23 ans de prison, tous constatent que le modèle démocratique actuel n’a pas rompu avec l’idéologie de la dictature militaire et pour les Mapuche, cela se traduit par des procès expéditifs, un déni de justice, des peines de prison bien au-delà de la  raison légale, sans oublier le traitement institutionnellement raciste qu’ils subissent tout au long des procédures et de leurs incarcérations. Il a suffi aux différents gouvernements de réactiver la violence institutionnelle qui a prévalu pendant la dictature au prétexte que les Mapuche et leurs soutiens mais aussi les membres du mouvement social sont des terroristes. Il suffit de faire croire à la société chilienne que la « jeune » démocratie frôle en permanence le danger à cause de tous ceux qui revendiquent le droit à la non-discrimination, l’égalité, le droit à l’autodétermination, le droit à l’autonomie et d’ajouter qu’elles sont prêtes, à tout moment, à commettre des actes terroristes.  C’est ce qui arrive au plus de cent Mapuche emprisonnés, condamnés ou en attente de condamnation, dans la prison de Temuco et qui subissent des violations de leurs droits culturels inhérents à leur appartenance à un peuple autochtone, violant des conventions internationales ratifiées par le Chili, comme les Conventions 169  ou 111 de l’OIT.

La répression policière peut frapper les uns et les autres sans que beaucoup de personnes trouvent à y redire et peut atteindre un paroxysme peu égalé ces dernières années et trouver sa justification dans l’idée dominante qui veut que tous ceux qui se positionnent sur un paradigme engageant des transformations sociales ont la volonté de faire retourner cette nouvelle démocratie vers des moments qu’elle tente d’oublier.

Nous sommes tous potentiellement des ennemis de l’intérieur et nous n’avons d’autre choix que de nous unir pour résister face à l’illibéralisme du monde et d’organiser des campagnes internationales pour la libération de l’ensembles de prisonniers politiques enterrés à vie par l’instrumentalisation d’une justice à charge, ainsi de Marwan Barghouti en Palestine ou de Leonard Peltier, libéré après presque 50 ans derrière les barreaux et ayant l’obligation de rester dans une résidence surveillée ou de Georges Ibrahim Abdallah que les autorités françaises ont refusé de libérer alors qu’il est prouvé qu’il n’a pu participer à l’attentat qui lui était reproché et qu’elles ont enfin libéré, en 2024, après 41 ans de prison.

Nous devons dénoncer la cruauté des Etats maintenant sans raison les prisonniers politiques en prison ; nous devons résister aux lois répressives mises en place par les Etats se réclamant de la Modernité eurocentrée et du phantasme d’une démocratie construite à partir de la hiérarchisation des races. Antiennes reprises par nombre d’Etats au nom de la loi et de l’ordre et surtout d’une sécurité intérieure qui s’auto-construit contre le Peuple.

La période actuelle oblige à bâtir des relations décoloniales et politiques contrecarrant la catastrophe portée par la modernité/colonialité afin de penser un monde nouveau.

Mireille Fanon Mendes France

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