La pensée blanche face à ses ombres

La Fondation Frantz Fanon adresse ses meilleurs voeux décoloniaux et de solidarité en ce début d’année 2019 à tous ceux qui, systématiquement invisibilisés par un pouvoir qui les ignore, sont la cible de la violence du racisme d’Etat et de ses défenseurs.

Tous ceux qui s’élèvent contre la pensée dominante sont la cible privilégiée de ceux qui prétendent défendre leur monopole de la connaissance et du savoir. À l’image de ces 80 intellectuels s’inscrivant dans la défense de cette pensée coloniale qui n’a cessé de construire l’idéologie de la domination et de l’oubli, qui publiaient une tribune dans le Point, il y a quelques semaines, intitulée « Le décolonialisme, une stratégie hégémonique ».

La FFF partage ici son analyse et sa réponse à cette position mortifère. N’en déplaise à ces réactionnaires d’un nouveau genre, il ne suffit pas de rayer le mot « race » de la Constitution pour faire disparaître le racisme, les inégalités raciales et les crimes commis au nom de la politique de la race, qui ne cessent de se dresser devant la face blanche de l’humanité comme autant de dénonciations de sa forfaiture.

« En face de l’intellectuel algérien, les raisonnements racistes surgissent avec une particulière aisance »

Frantz Fanon, l’An V de la révolution algérienne

Un spectre, paraît-il, hante l’université française : le spectre de la décolonialité. La fin d’année 2018 a vu se multiplier des articles, tantôt inquiets, tantôt courroucés, qui tiennent tous le même discours. Les institutions de l’enseignement supérieur français seraient menacées par l’émergence de jeunes chercheuses et chercheurs influencés par les théories postcoloniales, décoloniales et la théorie critique de la race. Éditoriaux hâtifs[1], tribunes boursouflées, « enquêtes » bâclées[2] ; l’éditocratie n’a rien négligé de son éternel arsenal pour conjurer le fantôme qui trouble son sommeil dogmatique.

Publié en grande pompe par l’hebdomadaire libéral-conservateur Le Point, « l’appel des 80 intellectuels »[3] est une nouvelle expression de l’incapacité pathologique des clercs et journalistes républicains à envisager simultanément l’égalité et la différence. Les chercheurs et organisations[4] mis au banc des accusés se contentent de nommer la différence ethnique ou raciale comme le fait historique endurant et prégnant qu’elle est toujours aujourd’hui. Mais, bien que personne parmi eux n’affirme, ni même ne sous-entende, l’inégalité des races, ils se voient brutalement accusés de racisme. Leur crime est d’avoir souligné l’existence de la différence. Dans un système prétendument « aveugle à la couleur » comme celui qui prévaut en France, où le racisme se déploie en silence et où les discriminations sont non dites, les seules personnes qui ont intérêt à dire le racisme, ce sont ses victimes. Or on attaque aujourd’hui ces victimes ainsi que les universitaires et auteurs dont les travaux les aident à objectiver, nommer et comprendre les ressorts de la violence qu’ils subissent. La presse française ouvre grand ses colonnes à quiconque entend interdire aux chercheurs de nommer la race, mais rassemble tous les efforts pour consolider le racisme et la suprématie blanche.

La tribune s’ouvre sur l’idée saugrenue selon laquelle la notion de race aurait été « réactivée » par celles et ceux qui la prennent au sérieux dans leurs travaux. Une telle idée est doublement inepte. Tout d’abord, parce que ce ne sont pas les articles de sciences humaines et sociales qui produisent la race, mais la violence des institutions. Être Arabe ou Noir, ce n’est pas être nommé comme tel ; c’est être perçu comme dangereux, abject ou simplement indésirable, et être systématiquement traité en conséquence. Deuxièmement, le racisme dont il est question n’a jamais été « désactivé », et c’est précisément pour cela qu’il demeure aujourd’hui un objet d’étude d’une considérable pertinence. Mais, sans les catégories adéquates, cela est impossible. Nommer la race n’équivaut pas à supposer quelque appartenance naturelle à un groupe immuable d’individus. C’est soutenir qu’il appartient aux victimes du racisme de se connaître elles-mêmes en tant qu’opprimées. Or ceux qui s’expriment en ce moment dans les médias ne semblent précisément faire aucun effort sur le plan de la connaissance.

Comment ne pas être perplexe face au spectacle d’intellectuels qui, scientificité, rationalité et débat plein la bouche, se vautrent à longueur de pages dans l’idolâtrie ? Il leur semble en effet de bon ton de n’aborder « la République » et « la Laïcité » que sous l’angle exclusif de l’apologétique la plus naïve et la plus superstitieuse. Soit qu’on critique la « mouvance décoloniale » pour son abandon de ces notions, soit qu’on lui reproche de les dévoyer, on ne trouve à lui opposer que ces grands mythes, érigés en intouchables divinités. Comme si, de tous les types de régimes démocratiques en vigueur de par le monde, celui qui prévaut actuellement en France était le seul raisonnable, voire le seul vivable. Le rôle de l’université, et plus globalement de la recherche, voire de la culture en général, est-il de s’abandonner à une justification systématique d’un État et d’une Constitution ? En tous cas, les prospères bedeaux de l’idolâtrie républicaine tiennent visiblement pour intolérable que des personnes qui ne sont pas blanches snobent leur chapelle défraîchie.

Un vieux monde se meurt, et voilà la figure du monstre. Pour qui ne considère pas simplement la République et la France comme la manifestation ici-bas du Bien, du Beau et du Vrai, cette rébarbative accumulation de tribunes ne signifie qu’une chose : les pontes cherchent à interdire tout discours théorique qui ne prendrait pas pour fondement et pour fin le plus plat chauvinisme. Des continents entiers ont été cantonnés durant un demi-millénaire à la lisière de l’humanité ; génocidés, transbordés, colonisés, ségrégués. Et l’on devrait faire semblant de croire que cette histoire-là est aujourd’hui simplement révolue, et que ceux qui, derechef, ne cessent de s’y intéresser sont moralement inexcusables.

Ces intellectuels blancs européens qui se sentent aujourd’hui menacés devraient être les premiers à s’interroger sur les causes et les effets produits par cette forclusion de leur histoire coloniale. Ce qu’ils ne savent pas sur les Non-Blancs révèle ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes, comme le rappelait James Baldwin. La colonialité n’a pas été qu’imposée par l’Europe à des populations et des territoires non-européens, elle s’est appliquée et s’applique contre elle-même, des régimes génocidaires du XXème siècle aux politiques contemporaines contre l’immigration. Ouvrir les espaces institutionnels pour examiner ces questions, en écoutant la voix des vaincus de l’histoire est une question de Justice, qui demande de faire preuve du courage de la Vérité, et de savoir faire face à la partie la plus honteuse et effrayante de son histoire et de son identité. Cette vérité est la condition d’une nouvelle humanité, et d’une reconnaissance mutuelle entre Blancs et Non-Blancs. En Europe, un nombre important d’institutions et d’organisations ont déjà entamé cette tâche ardue visant à reconstruire les liens d’humanité que le racisme et la violence coloniale ont détruit. Au lieu de chercher à les passer sous silence, on devrait s’en réjouir.

Le monde regarde la France, atterré. La vocation internationale et anti-impérialiste de la Fondation Frantz Fanon la prémunit contre ce provincialisme cocardier qui, sourd à la rumeur des temps nouveaux, laisse son chauvinisme dicter la conduite de sa raison. Si cette honteuse réaction témoigne des égarements d’un pays glissant de plus en plus vers l’envers de ses propres principes, elle témoigne également de l’avancée d’une puissance qui, n’en déplaise à ces nouveaux réactionnaires qui aujourd’hui se comptent, ne saura être arrêtée par des cris d’orfraie.

Fondation Frantz Fanon


[1] Laurent Joffrin, « La gauche racialiste », Libération, 4/12/2018, consulter sur : https://www.liberation.fr/debats/2018/12/04/la-gauche-racialiste_1695959.

[2] « Les “décoloniaux” à l’assaut des universités », L’Obs, 30/11/2018, consulter sur : https://www.nouvelobs.com/societe/20181130.OBS6347/les-decoloniaux-a-l-assaut-des-universites.html.

[3] « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels », Le Point, 28/11/2018, consulter sur : https://www.lepoint.fr/politique/le-decolonialisme-une-strategie-hegemonique-l-appel-de-80-intellectuels-28-11-2018-2275104_20.php.

[4] Citées nommément dans la tribune en question, comme suit : Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race.

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