Kanaky, toujours à l’épreuve de la colonialité du pouvoir

La Fondation Frantz Fanon a participé au meeting de soutien -le 09/12- au peuple kanak et à sa demande de report du referendum du 12/12/2021. Voici son intervention, par Mireille Fanon Mendès France.

Alors qu’à Paris, le président de la République et son gouvernement aux ordres ont orchestré l’héroïsation de Joséphine Baker, même si son rôle dans la résistance n’a, pour l’heure, donné lieu à aucune recherche historique, en Kanaky, ils refusent d’entendre la voix des Kanaks demandant le report du referendum, bien trop heureux de maintenir l’emprise française sur des territoires dont la souveraineté a été volée par la mise en place, dès 1863, d’une colonisation de peuplement. Et pour être sûrs que le troisième referendum se passera selon leurs conditions et qu’aucune manifestation ne viendra l’enrayer, ils envoient 2 000 policiers en renfort. Tout comme ont été envoyés en Guyane, puis récemment en Guadeloupe et en Martinique, des militaires et policiers en nombre pour contrer les mobilisations sanitaires et sociales.

Ce Président pense t il obtenir les votes noirs par ce geste opportuniste et symbolique ? Au passage soulignons une fois encore la façon dont il a reprécisé les valeurs et les obligations de toute personne demandant à devenir française. Josephine Baker est ainsi devenue le modèle à suivre. Mais les Français qui l’ont tolérée puis rejetée à la fin de sa vie ont-ils mis en avant les valeurs chères au Président de la République ? Autre question : s’imagine t il que tout ce cinéma suffit à prouver son antiracisme ?

Cette violence d’Etat est la marque de l’Etat français se présentant comme un Etat démocratique et patrie des droits de l’Homme; lorsqu’une partie de son territoire est revendiquée ou que sa domination coloniale est remise en cause, il utilise les forces de répression et de contention pour continuer à dominer, à coloniser. Tout comme les colons envoyaient des contremaîtres et les chiens et demandaient au roi d’envoyer des soldats ou des gendarmes lorsque des mis en esclavage s’échappaient de leur enfer, cela est bien la marque du  racisme d’un Etat capitaliste libéral.

En ce qui concerne la Kanaky, on doit se rappeler que, d’accords en accords, que ce soit ceux de Nouméa ou de Matignon, l’Etat français n’a cessé de bafouer les droits fondamentaux du peuple kanak ; au point que le FNLKS, opposé à une normalisation coloniale avec la France, a demandé l’inscription de la Kanaky sur la liste dont est chargé le comité spécial de la décolonisation de l’ONU. Sur cette liste, il y a 16 autres territoires en quête d’indépendance et de souveraineté. 

En Kanaky, l’enjeu est de taille pour la France ;  financier avec l’exploitation de mines de nickel et géostratégique en assurant une présence française dans les eaux du Pacifique sud ; pour autant la France considère le peuple kanak comme un peuple de seconde zone, plus précisément en terme décolonial, un peuple de Non-Êtres habitant dans une zone où l’état de droit peut être instrumentalisé au gré des intérêts de l’État.

Dans ce contexte, il n’est plus question des droits fondamentaux et du droit à l’autodétermination du peuple kanak. Il n’est question que du droit de l’Etat français à dominer, à soumettre pour défendre ses intérêts. Cela n’est pas nouveau. Les innombrables victimes de la mise en place de la politique de la race pour garantir au capitalisme de croître en toute liberté se sont vues refuser le statut de victimes. Après  plus de 4 siècles de mise en esclavage et de politiques racistes capitalistes, seuls les bourreaux ont reçu des compensations pour leurs actes inhumains constituant autant de crimes contre l’humanité et de génocide. Acte légalisé par le pouvoir législatif de l’époque. Cet Etat ne porte t il pas en lui, comme tous ceux qui ont participé à la destruction de l’humanité à partir de 1492, un ADN colonial, colonialiste, raciste et racialisant ?

Nous sommes ici, loin des terres sous domination coloniale française ; la lutte menée par les Kanaks, les Guadeloupéens, les Martiniquais, les Réunionnais et les Guyanais nous concerne ; ici, dans l’hexagone les populations de ces terres vivent, en grande majorité,  des situations de subalternité, d’exclusion, de racialisation et sont considérées par ceux qui gouvernent comme des Non-Êtres, leur lutte contre le racisme d’Etat et contre le capitalisme est notre lutte ; nous décidons de ne pas lutter contre l’un des éléments en oubliant l’autre. Nous décidons, parce que cela est de notre responsabilité, de lutter contre le racisme racialisant et le capitalisme :  deux données intrinsèquement liées et constitutives des démocraties euro-centrées ayant imposées la Modernité à l’ensemble du monde.

Être solidaires, oui, c’est un premier stade mais cela ne suffit pas, nous devons aller vers la combativité décoloniale qui émerge lorsque des sujets racisés s’adressent à d’autres sujets racisés dans l’effort de générer le sens d’une lutte collective, ce que font les sans-papiers qui appellent à une marche pour le 18 décembre prochain.

Menons collectivement les luttes avec ceux qui les mènent dans les territoires occupés par la France.

Menons avec les Kanak, à leur demande,  la lutte pour leur indépendance, leur droit à leurs territoires ancestraux et leurs cultures ancetrales.

Il n’est plus temps de se contenter de la critique–ce que demande la crise- il nous faut aborder la combativité décoloniale en allant au-delà des cris de protestation, des appels et des lamentations, même si ces moments peuvent être nécessaires à la lutte. Il faut se décider en laissant de côté le chemin de la responsabilité individuelle pour emprunter celui de la responsabilité collective. Cela requiert la volonté et la capacité de se connecter les uns aux autres et de s’engager dans un mouvement collectif contre la colonialité, qu’elle soit l’expression du pouvoir, de la connaissance ou de l’Être.

L’attitude combative est «une résolution située dans le temps historique » (Fanon, Les Damnés de la terre) et est dédiée à l’effort de construire « le monde du vous » (Fanon, Peau Noire, Masques Blancs).

« Le combat collectif présuppose une responsabilité collective de la base et une responsabilité collégiale au sommet. Oui, tout le monde doit être impliqué dans la lutte (le combat) pour le salut commun (le salut commun). Il n’y a pas de mains propres, pas de spectateurs innocents. Nous sommes tous en train de nous salir les mains dans le bourbier de notre sol et le vide terrifiant de nos esprits. Tout spectateur est un lâche ou un traître. Frantz Fanon, Les damnés de la terre.

Le combat décolonial est devant nous, il reste notre mission, nous devons le construire en apprenant les uns des autres, en nous aimant et en contribuant ensemble au projet inachevé de la décolonisation et de la décolonialité.  

Mireille Fanon Mendès-France

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