« Frantz Fanon – James Baldwin : de la géopoétique de l’absence à la re-conquête textuelle »

Le 6 décembre 2018 marque le 57ème anniversaire de la mort de Frantz Fanon, et sa pensée est toujours plus d’actualité. À cette occasion nous publions cette communication de Marjorie Jung, voulue comme un hommage à cette pensée fondatrice, mise en parallèle avec une seconde, tout aussi actuelle : celle de James Baldwin.

 

« Il faut que les États-Unis se persuadent qu’ils sont une nation métisse[1] » cette citation de La prochaine fois, le feu, inscrit le travail d’écrivain de James Baldwin, à l’instar de celui de Fanon, dans une posture intellectuelle spécifique, celle de l’engagement, inhérente à une posture du dépassement de la violence fondatrice. Il s’agit de faire surgir le moment d’une possibilité « d’exister » pour cet Autre nié dans sa chair ; aussi, l’épistémologie du corps soutient la structure textuelle en réactivant tout un réseau signifiant permettant l’éveil de la subjectivité. Nous analyserons de quelle manière les textes de Fanon et de Baldwin, en fondant une nouvelle épistémologie du corps, assoient la possibilité d’une reconquête de ce dernier à partir d’une praxis de l’écriture nécessairement thérapeutique. Cette nouvelle pratique textuelle, en dépassant la donnée première de la violence fondatrice, peut se lire comme un moyen de s’extraire de l’obscurité, des fixités, des immobilismes pour mettre fin « au cauchemar racial[2] ».

Ainsi, les textes de Fanon et de Baldwin fondent une épistémologie du corps souffrant, dont le lieu du texte devient finalement le réceptacle thérapeutique. Ce dernier s’érige tel un territoire, à l’instar du corps lui-même, qu’il s’agit de reconquérir, d’extraire de tout principe d’invisibilité : « c’est un très grand choc pour vous de découvrir que le pays où vous êtes né, auquel vous devez la vie et votre identité, n’a pas créé, dans tout son système de fonctionnement réel, la moindre place pour vous[3] ».

Le corps, assujetti au schéma binaire et empêchant de la race, finit par choir sous le poids de « cette objectivité écrasante[4] » ; la dislocation corporelle est ainsi menée à son paroxysme tel que l’énonce Frantz Fanon dans l’introduction de Peau noire, masques blancs : « l’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt… ou trop tard[5] ». L’explosion survient comme un moyen de contrevenir à toute fixation, qu’elle soit chromatique ou identitaire : « humainement, personnellement la couleur n’existe pas. Politiquement elle existe. Mais c’est là une distinction si subtile que l’Ouest n’a pas encore été capable de la faire[6] ». L’explosion est donc un moyen de ne pas céder à cette objectivation, tel l’outil d’une auto-dislocation, qui serait le préalable à toute recomposition, à tout remembrement : « [j]’explosai. Voici les menus morceaux par un autre moi réunis[7] ». Le texte ouvre le moment d’une révolution sémiologique qui suppose « une explosion », « un éclatement », un « feu », nécessaires à la reconquête de la dignité.

Chez Fanon et Baldwin, l’éclatement – entendu comme principe inhérent à une poétique insurrectionnelle, acte de la « re-conquête » d’une brisure fondamentale. L’éclatement fait ainsi figure de poétique insurrectionnelle, qui s’ouvre à un nécessaire éclatement du dire, du verbe, caractéristiques fondamentales de ces deux auteurs. Cet éclatement participe donc d’une forme de dissémination qui, en supportant la mort symbolique de l’auteur, induit la nécessité d’un éclatement du dire de l’auteur en vue de la création d’un nouveau verbe, d’un nouveau moyen de se dire, à entendre comme une conversion de la violence.

Mobiliser les textes de Fanon et de Baldwin, suppose d’envisager autrement cette idée de « re-conquête », ou plutôt de « réappropriation ». Car, alors même qu’elle éclot dans un climat de contre-violence, elle ne peut par ailleurs être réduite à cette terminologie, celle d’une reconquista, mais bien plus d’une réappropriation de l’espace et du temps par la création. De quelle manière les œuvres de Fanon et de Baldwin participent-elles à cette entreprise de réappropriation de soi qui, fondée sur la désaliénation, assoit à la fois les principes de la Relation et ceux d’un discours de pacification ? Il s’agit d’emblée d’envisager cette idée de reconquête au prisme, non pas d’une réappropriation d’une identité effacée, rayée, bafouée, donc moins d’une approche psychanalytique que d’un désir de pacification.

Mus par un principe de vie Fanon et Baldwin ouvrent la voie à un nouveau principe, celui d’une mue pacifiante, faisant peau-neuve, à la manière de l’homme nouveau fanonien et de l’humanité vivante de Baldwin, nous nous devons en tant que « décrypteurs », de fuir ceux que Farès nomme les « valets du réalisme[8] » et d’œuvrer à une reconsolidation, une recomposition, de toutes ces « matières de l’absence[9] ». Fanon et Baldwin sont en quête de ce que Chamoiseau nomme « cette impossibilité à concevoir[10] ». Ils livrent par leur corps-texte la possibilité non plus fragmentaire, mais reconsolidée, d’un corps-territoire, qui se donne à lire comme ces « poèmes impossibles à écrire[11] », car « [p]asser de l’oral à l’écrit, c’est immobiliser le corps, le soumettre (le posséder). L’être dépossédé de son corps ne peut atteindre à l’immobile où l’écrit s’amoncelle. Il bouge à tout coup, il crie seulement[12] ». Ces derniers interviennent pour l’un et l’autre à partir d’une praxis de l’exil, d’un passage qui, des Etats-Unis à la France pour Baldwin, et de la France à l’Algérie pour Fanon, après son passage à la clandestinité, assoit la possibilité même d’élargir « l’horizon et la réalité de l’humanité[13] ».

 

 

 

 

 

 

[1] James Baldwin, La prochaine fois, le feu, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2018.

[2] Ibid., p. 134.

[3] Raoul Peck – James Baldwin, I am not your negro, Paris, 10/18, 2018.

[4] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Editions du Seuil, coll. « Points », 1952, p. 88.

[5] Ibid., p. 5.

[6] James Baldwin, La prochaine fois, le feu, op. cit., p. 134.

[7] Ibid., p. 88.

[8] Nabile Farès, Un passager de l’Occident, op. cit., p. 36.

[9] Patrick Chamoiseau, La matière de l’absence, Paris, Éditions du Seuil, 2016.

[10] Ibid., p. 287.

[11] Ibid., p. 361.

[12] Édouard Glissant, Le Discours antillais, Paris, Editions Gallimard, 1997, p. 405.

[13] Peter Thompson, Roger Williams University, « Interview avec Nabile Farès », [En ligne], http://crisolenguas.uprrp.edu/Articles/PeterThompson.pdf

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